nicene kossentini

 

Au commencement était le verbe…
Leila SOUISSI

Nicène Kossentini est vidéaste. Après avoir fait les beaux Arts à Tunis, elle suit des cours d'art visuel à Strasbourg et fait des stages aux Fresnoy et aux Gobelins en France. Son mode d'expression, la vidéo, est un art relativement jeune et comme le dit Bill Viola, un des artistes les plus connus dans ce domaine, la vidéo est : « un moyen de contempler la réalité et de pénétrer en même temps dans un monde caché par cette réalité ».
L'image-vidéo met en mouvements le message de l'artiste pour un court temps de projection et souvent cette projection est répétitive, incessante jusqu'à atteindre son but, c'est à dire amener le public à l'immersion totale dans l'image et cette image, ainsi que les quelques sons ou fragments de dialogues, sont les seuls liens de compréhension tacite que l'artiste met à la disposition du spectateur. Le noir de la projection le place dans un état de réception propice au significatif de l'œuvre.
Nicène, dans cette exposition à la galerie Ammar Farhat, part de l'une de ses vidéos et en extrait des photos. Elle les démonte, les multiplie, les remonte et les fait tirer sur papier en grandes dimensions. Elle expérimente une nouvelle manipulation, intéressante et quelque peu troublante, mais la technologie fait depuis quelques temps partie intégrante du travail artistique.
A ceux qui se demandent si l'informatique et les travaux réalisés grâce à cet outil sont des œuvres d'art à part entière, Edward Lucie-Smith répond : « tout, n'importe quel objet peut-être qualifié d'art, dès lors qu'il est présenté dans un contexte lié aux Beaux Arts et identifiable comme tel ». Ceci répondra aux questions que légitimement tout public est en droit de se poser devant une exposition où la technologie intervient et aide à la conception de l'œuvre artistique.
Nicène dans la réalisation de ces photos a été fortement inspirée d'un tableau de Frida Kahlo (ce que je vis dans l'eau) où elle est plongée dans une baignoire, son corps meurtri par plusieurs accidents et plusieurs opérations est enfermé dans un corset de fer. Nicène a imaginé et sûrement entendu le bruit de l'eau à chacun des gestes de ce corps enferré. Ce tableau très connu l'accompagne depuis des années et l'inspire souvent. Sa deuxième inspiration vient d'un poème brésilien, traduit en français, et qu'elle a retraduit en arabe. Cet aller-retour, ce voyage d'une langue vers deux autres, cet interaction intime dans le sens des mots, cet acte de passage de civilisations, nationalités et cultures par le verbe l'a fait réfléchir sur l'importance essentielle du mot, du verbe, du langage. Son exposition est le résultat de ces deux réflexions, l'eau et le verbe étant présents dans chacune de ses photos.

Les visages sont floutés, la bouche étant seule visible, mais différente sur chacun des tirages. Seul le verbe est mis en avantage, présent. Une longue phrase sans début ni fin, ni ponctuation, courre le long de la photo et semble tomber de la bouche du personnage. Un bla bla bla, sans aucun sens lisible, se noie dans des remous liquides qui s'échappent de la bouche et le flou, voulu par l'artiste, donne aux personnages des airs d'anesthésiés où seul le verbe confirme la vie.
Ce verbe, ces mots présents dans la photo mais n'ayant aucune signification, semble être en danger, en déperdition de sens, en totale errance.
Le verbe a perdu le rôle unique qu'il avait dans la communication entre les êtres humains.
La technologie de la transmission verbale, les SMS et leurs raccourcis d'écriture, les Smileys et leurs expressions figuratives, les messages électroniques et leurs abrégés épistolaires, les déferlements d'images avec peu ou prou de textes, les sous titrages réduits au minimum, tout conduit à une réduction drastique de l'utilisation des mots et de leur sens.
Alors comment s'entendre, comment se comprendre, comment s'aimer, comment parler de sa différence si les mots ne sont plus omniprésents. Comment communiquer avec l'autre si le verbe n'a plus le même sens et la même valeur dans toutes les langues. Comment s'exprimer si les mots sont proscrits ou oubliés entre les pages des dictionnaires.
Ce geste naturel et universel qui est de former les mots avec ses lèvres et de les transmettre par des sons est-il en train de muer vers d'autres moyens de communication et lesquels ? Le verbe est-il vraiment en danger ? Que faut-il faire ?
Je pense que ce sont les questionnement des photos de Nicène, le rôle de l'artiste n'est pas de donner des solutions aux problèmes qui le troublent mais de les évoquer, de nous les transmettre, de provoquer nos réactions et de nous laisser trouver nos propres réponses. Saurons nous vivre d'une autre manière…

« Au commencement était le verbe ….. (Evangile selon Jean )

Leila SOUISSI

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