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What the water gave me
De la propagande à l'éloquence muette de l'image.
Patrick VAUDAY, 2009
Les mots, le langage appellent le déchiffrement et la lecture ; il y faut une clé, un code pour en pénétrer l'énigme cabalistique, le grimoire foisonnant. Si je ne sais pas lire les directions du métro ni les informations délivrées aux voyageurs, je suis perdu dans le texte immense de la ville moderne. Les images s'exposent et souvent s'imposent, elles explosent en long et en large à la face des passants. Dans le métro de Moscou, les inscriptions en cyrilliques ne me disent rien, sinon l'énigme de leur scription étrange; les affiches me parlent et même me tutoient. On apprend à lire. Apprend-on à voir ? Sans doute mais jusqu'à un certain point seulement. Il y a une obscénité des images qui sont toutes entières pure exposition, toujours tournées vers nous. En Tunisie, je ne déchiffre rien des inscriptions en arabe mais impossible d'éviter le portrait lénifiant et obsédant de son président ; il m'accueille partout où je vais et brûle la politesse à ceux à qui je suis vraiment redevable d'un accueil chaleureux. J'ouvre la porte d'un magasin, dans une salle de musée, au détour d'une rue, il est là à me surprendre et à m'attendre encadré dans la même pose invariablement souriante et avantageuse. Quand bien même je ne saurais pas de qui il s'agit, impossible de ne pas mesurer l'importance du personnage, souvent assorti des emblèmes du pays : « je suis partout », « je fais tout ». Image du pouvoir et pouvoir de l'image. Surcroît et surabondance de visibilité qui est à raison inverse de l'invisibilité de la personne, retranchée dans le sanctuaire présidentiel, et de son action à la dérobée dans les coulisses du pouvoir. Le pouvoir se montre d'autant plus qu'il se cache, sauf par éclat, quand il entend terroriser. Je pense à Droopy dans un des hilarants dessins animés de Tex Avery ; un personnage animal en fuite pour lui échapper ; où qu'il aille, aussi loin et aussi vite qu'il s'y rende, Droopy est déjà là à tranquillement l'attendre. Par la profusion des images, le pouvoir met en scène la fiction de son regard bienveillant et ubiquitaire : « je veille sur vous, je vous surveille ». L'image injonctive assigne le sujet qu'elle vise à sa place qu'elle a déjà fixée pour lui comme pour tous les autres. Tous pareils. L'image vient à la place du sujet, l'efface ; il est supposé voir ce qu'on veut lui faire voir : « tu me regardes te regarder ». Gouvernement et direction du regard qui contraignent, saturation qui l'encombre. Impossible à éviter.
Une publicité au cinéma s'adressait récemment aux spectateurs : « Eh vous là-bas ! Oui, vous ! ». En un sens, et pour la raison qu'elles s'exposent, toutes les images s'adressent et nous sont destinées. Il y a les images qui s'imposent de façon injonctive, comminatoire, effractive ; elles vous dévisagent et vous prennent à parti. C'est particulièrement le cas des affiches de propagande par temps de guerre qui par souci d'efficacité immédiate et massive mettent plus que d'autres à nu ce dispositif de réquisition des regards et des esprits. Carlo Ginsburg en a souligné la dimension hypnotique sur l'exemple, au début de la première guerre mondiale, d'une célèbre affiche britannique avec, pleine face et visage martial, Lord Kitchener, général et gouverneur d'Egypte, pointant du doigt le passant et l'interpellant d'un « Your country needs you » qui ne lui laissait aucune échappatoire.[1]
A côté de ces images médusantes, il en est d'autres, évasives, qui esquivent la désignation impérative et dont il faut trouver l'adresse et le sens. Celles-ci par exemple, dans une galerie, qu'il faut déjà connaître et chercher. Des photos d'une jeune photographe tunisienne, Nicène Kossentini. Une série de clichés, grand format en hauteur. Grisés avec une dominante blanche et des condensations ou des saturations noires, le tout très flouté. Difficile, impossible même d'identifier quoique ce soit au premier abord ; de très vagues esquisses de formes à la surface de la photographie ; ça flotte comme dans un bain révélateur qui n'a pas encore dessiné ni arrêté les formes. Des stridences lumineuses, des éclats instables qui tremblent la surface ; comme des reflets dans l'eau. Seule évidence, une ligne parfaitement horizontale barre le bas du cliché ; de plus près, on reconnaît une ligne d'écriture en arabe, continue, sans césure ni articulation comme un fil tendu à l'extrême. Evidence trompeuse d'un langage qui s'écrit sans rien dire d'intelligible ? Des amis tunisiens m'apprennent que s'y enchaînent des signes de façon purement aléatoire, dépourvus de sens. L'écriture mime l'écriture dans un geste qui ne donne rien à lire que son propre non-sens et sa profération à vide. Hérissé de signes, elle me fait spontanément penser à un fil de fer barbelé tendu au-dessus de l'indécision des formes. Peut-être un dit interdit. La zone troublée, à peine au-dessus du fil de l'écriture : des reflux d'eau et d'air qui sourdent d'une bouche submergée. L'ensemble se précise ; on devine la forme d'un visage, aux traits dissous dans l'eau mais pas au point d'effacer les organes qui persistent en petits gouffres d'ombre : les trous de la bouche, du nez, et aux deux coins supérieurs du cadre, le disque noirâtre des yeux. Un visage liquéfié qui insiste et résiste à son effacement définitif. Entre apparition et disparition, il peut faire penser aux célèbres vidéos de Bill Viola. Plutôt que la forme évanescente aux frontières de la vie et de la mort, l'enjeu en est la puissance d'expression dans la déformation de la figure. L'eau, élément vital où la vie prend sa source et sa forme mais aussi élément létal qui l'étouffe et la dissout, eau de vie et eau d'oubli, est davantage ici l'image précaire d'une vie résistant à l'étouffement de la parole. C'est le baîllon qui laisse encore passer le souffle vital de l'affirmation, la respiration qui exprime, comme s'exprime l'eau d'une éponge, l'aspiration fondamentale à être. Sous le fil univoque de l'écriture insignifiante, le ressac et la pulsation d'une vie comprimée mais s'infiltrant et s'insinuant dans les interstices du pouvoir : le pouvoir partout mais pas tout. Retenir son souffle et devenir indéchiffrable pour se soustraire à la contrainte d'une parole dévaluée et prostituée par les tenailles d'un ordre policier.
Une interprétation parmi d'autres, la mienne en l'occurrence, mais c'est la vertu de ces œuvres de m'en avoir offert la liberté et la responsabilité. Il n'est pas indifférent que ces images se dressent comme des stèles embuées et muettes dans la blancheur nue d'une galerie. Dans ce vide qui les accueille, elles laissent au visiteur l'espace d'une interrogation sur ce qui le regarde du fond de leur indécision, et au regardeur le choix de son déplacement.
Aux images impératives qui forcent le regard à l'idolâtrie des formes prescrites et intiment la révérence des postures et des discours, s'opposent ou plutôt échappent les images indécises et flottantes qui troublent, travaillent et transforment les affects. Les images aveugles et sans adresse finissent par trouver leurs destinataires, par rencontre, en s'exposant sans s'imposer.
Patrick Vauday, 2009 |